L’Ukraine,vue d’Afrique.

Depuis plusieurs mois l’actualité internationale et géopolitique est dominée à tord ou à raison par un évènement:le conflit russo-ukrainien. Ce dernier dure depuis près de 10 ans mais pour une raison évidente – l’intervention russe il y a environ un an – le conflit est revenu sur les devants de la scène. Depuis lors, tous les plateaux télévisés du monde occidental ont droit à leur défilé d’experts à toutes les soupes expliquant à une audience d’au moins 4 milliards d’habitants sur 5 continents que le drame existentiel de leur existence est un conflit dont ils ne savent que peu de choses et à priori se déroule loin de chez eux. Soyons clairs, le conflit en Ukraine est un drame et tout le monde – un tant soit peu lucide sur la réalité de ce conflit – souhaite la paix,y compris les africains. Je pense qu’il est important de ne jamais céder au complostisme,ni à la propagande, et garder un seul angle d’analyse,les faits et les intérêts du narrateur. Selon les intérêts ,un bombardement du même batiment peut être décrit par les uns comme héroique,par les autres comme un crime de guerre.

Ceci étant dit , j’ai eu envie de donner le regard objectif d’un jeune entrepreneur africain vivant entre l’Afrique et l’Europe sur la réalité de ce qui se passe dans ce conflit. Mon avis n’est que le mien,mais humblement assez représentatif d’une part non négligeable de la population. Rappelons que ce qui est vrai pour un africain d’Afrique francophone,ne l’est pas forcément pour un d’Afrique du Nord, ni pour un d’Afrique de l’Est, l’Afrique n’est pas un pays,mais un groupe de 54. Ces mises en perspectives sont vitales pour la suite de l’analyse et vous comprendrez vite pourquoi.

Allons y pas à pas,le conflit en Ukraine, c’est quoi? Pour faire simple,tout commence plus ou moins en Novembre 2013 quand le gouvernement en place en Ukraine décide de ne pas signer un accord d’association avec l’Union Européenne au profit d’un accord avec la Russie.Quelques mois plus tard en 2014,le Président pro-russe, Viktor Ianoukovitch, est tout simplement renversé par la population Ukrainienne. Aux yeux des occidentaux il s’agit d’un élan de liberté de la société civile, aux yeux de russes, une ingérence à peine voilée des américains et aux yeux des africains,la verité se trouve un peu au milieu des deux versions. Selon le journal  français Le Point qui cite le quotidien allemand Bild dans un article du 05 Mai 2014, des sources indiquent la présence de la CIA qui aurait commencé à conseiller les rebelles Ukrainiens ,ceci “un mois après la confirmation par la Maison-Blanche de la visite à Kiev du directeur de la CIA, John Brennan“. Les russes voyant qu’ils perdent la main sur un pays trop proche géographiquement à leur goût,vont  soutenir les mouvements rebelles, puis signer un  accord de paix  – les fameux accords de Minsk en 2014 –  qui ne seront jamais mis en oeuvre. Enfin en Février 2022, après avoir reconnu l’indépendance de deux régions d’Ukraine,Vladimir Poutine lance l’attaque contre l’Ukraine qui dure jusqu’à maintenant. Force est de rappeler que cette invasion avait été annoncée publiquement, dès Octobre 2021 par les services de renseignement anglo-saxons (USA/Royaume-uni..). Malheureusement, vu les antécédents,notamment en Irak,les services de sécurité des pays Européens – dont la France – ont opté pour la méfiance et la prudence vis à vis d’informations venant d’alliés qui par le passé n’ont pas hésité à faire des ajustements avec la vérité pour enclencher une guerre.

  • La perception des causes du conflit en Afrique

Comme vous pouvez aisément le deviner à la lecture des premiers paragraphes,la perception des causes du conflit par les africains est beaucoup plus nuancée que les béligérants veulent le présenter et il serait extrêment caricatural d’affirmer sans vergone que “les africains soutiennent la russie”.Je dirais plutôt , les africains comprennent bien que l’histoire n’est pas binaire et que deux camps veulent imposer leur narratif sur leur continent. L’un se présentant comme l’axe du bien (l’occident) et présentant l’autre comme l’axe du mal (la russie), et c’est bien là le fond problème : l’absence totale de nuance dans la présentation médiatique du conflit Russo-Ukrainien au reste du monde favorise la montée de discours complotiste et donne des arguments clés en main à la Russie dans son conflit idéologique et économique avec l’Occident. Aussi simple que ça. 

Solution numero 1 : Nuancer le propos, admettre que la guerre dure depuis 10 ans,donnera beaucoup plus de crédit à ceux qui veulent défendre sa gravité depuis un an.

Solution numero 2 : Présenter les faits tels qu’ils sont et non tels qu’on aimerait qu’ils soient perçus. Bien illusoire me direz vous,mais au moins essayer.

  • La perception des béligerants

Vu d’Afrique, le conflit semble tout d’abord lointain. En dehors de pays d’Afrique du Nord très consommateurs de blé et de certains pays d’Afrique subsaharienne tels que le Bénin, au fond, moins de 20% des nations africaines ont leur économie directement impactées par le conflit en Ukraine. Par ailleurs, et cela s’est vu au moment du vote de sanctions contre la russie en Ukraine, près de la moitié des pays africains n’ont pas voté les sanctions contre la Russie. Dans le reste du monde, en amérique latine et en Asie, l’adhésion au discours occidental ne fait pas l’unanimité,notament en Chine et en Inde. Par conséquent, chaque fois qu’un dirigeant Européen dit “l’ensemble de la communauté internationale condamne fermement l’agression de la Russie en Ukraine”, non seulement c’est factuellement inexact,mais en plus les africains entendent “ La communauté OCCIDENTALE condamne fermement l’agression de la russie en Ukraine et veut imposer son discours à la terre entière y compris par des leviers de pression économique/politique”.  Je carricature,mais vous comprenez l’idée. Ce sentiment, ressenti par les populations, ne peut que réveiller des vieilles rancoeurs de l’ère coloniale et un anti-néocolonialisme encore bien présent au sein de l’intelligentsia africaine qui ne veut pas être dupée au milieu des béligéreants. Au yeux des africains,malgré toutes les formules diplomatiques plus soignées les unes que les autres pour expliquer que ce n’est pas une guerre entre l’Occident/l’OTAN et la Russie afin d’éviter l’escalade; c’est bel et bien ce à quoi on assiste, une guerre par procuration.

  • La perception des intérêts

Une partie non négligeable des africains ,loin d’éprouver une quelquonque joie de voir la guerre en Ukraine, voit tout de même en la Russie ,une sorte de vengeur masqué qui met à mal ce monde occidental qui l’a tant martyrisé. C’est certes trivial et triste comme analyse, mais c’est la réalité. Il suffit de regarder les commentaires enjoués de certains africains sous chaque vidéo youtube des interventions deTolstoi (le vice-président de la Douma) sur une chaine française(BFMTV),pour réaliser à quel point ce sentiment revenchard est de plus en plus présent. Les intérêts des pays africains sont aujourd’hui partagés entre une Russie qui prend de plus en plus de place dans la lutte contre le terrorisme, et des partenaires occidentaux de plus en plus critiqués et attaqués par la propagande sur les réseaux sociaux. Le monde est devenu multipolaire, et l’axe Russie-Chine est désormais perçu comme un alternative économique totalement viable face à l’axe Bruxelles-Washington pour les pays africains. La faute sans aucun doute à l’innéficacité presque légendaire des agences de développement,mais c’est un autre sujet.Qui plus est, l’histoire a appris à tous les africains que l’aide au développement occidentale vient souvent avec un ensemble d’exigences en matière de démocratie et de droits de l’homme dont la Russie et la Chine ont tendance à se passer. Ils ont déjà fort à faire chez eux en la matière… En des termes simples, un partenaire qui fait un virement sans poser de questions est aujourd’hui plus interessant  pour les gouvernements africains que celui qui vous fait la morale sur  l’état de vos prisons tout en fournissant des armes à des pays du golfe dont l’adhésion aux droits de l’homme est plus que discutable sans en faire un sujet.

  • L’impact sur les relations entre les pays africains et la France.

L’impact du conflit russo-ukrainien sur les relations avec l’Afrique est sérieux. En france, ce conflit a mis à mal les discours de politique intérieure sur l’immigration , l’acceuil des étrangers et même le soutien international en cas de crise. Le sujet a été brièvenement abordé en France,mais les Africains et les jeunes français d’origine immigrée ont encore en mémoire les images d’étudiants africains bloqués aux frontières par des ukrainiens et limités pour l’accès aux wagons de trains tandis que les bombes russes tombaient sur Kiev. Pour bien comprendre la situation, il faut savoir quelque chose de simple, tout ce qui est diffusé et populaire en France,le devient de manière quasi-symétrique au même moment en Afrique francophone. Pour prendre un exemple banal mais révélateur, beaucoup de présentateurs de jeux télévisés sur France 2 ou TF1, sont aussi connus à Paris qu’à Douala sans même s’en rendre compte, la force de la culture me direz vous. Fort de ce principe, toute surmédiatisation – au fond légitime – d’un conflit européen par des  européens, est tout de suite perçue comme un injustice. Et les conflits au Congo, en Lybie, en Syrie, en Centrafrique, en Ethipopie… pourquoi n’ont-ils pas droit à tant de médiatisation? Existe-t-il des morts plus tolérables? L’argument du mort au kilomètre? La Lybie est plus proche de Marseille que l’Ukraine mais qui en parle encore? Mon avis personnel est qu’il est de la responsabilité des africains de créer des médias africains à résonance mondiale pour parler de nos problèmes,plutôt que se victimiser quand les autres parlent des leurs. Cette situation devrait rappeler,à ceux qui ne l’avaient pas encore compris, que le monde géopolitque n’est fait que d’intérêts. La France et ses médias sont donc perçus comme des caisses de “propagande” occidentale au même titre que les médias russes. Chaque fois qu’on rappelle que le Kremlin finance la chaine Russia Today, les africains se rappellent que la France finance France 24 et RFI, d’ailleurs cela s’est terminé au Mali par des conséquences très concrètes à savoir l’interdiction de diffusion des deux médias en question.  Encore une fois,l’absence de nuance dans le propos tue le propos. Il est évident que la main mise Russe sur ses médias est à des années lumière de celle du gouvernement français sur les siens , qui d’ailleurs sont souvent critiques vis à vis de leur propre gouvernement.Mais cette comparaison suffit largement à alimenter l’argument selon lequel les médias français seraient des agents d’incitation à l’insurection en Afrique contre les gouvernements locaux. Ces derniers jouent d’ailleurs allègrement sur ces ambiguités pour fédérer leur population autour d’un nouvel adversaire illusoire “La France” et faire oublier leur propre incompétence.

Guerre en Ukraine : nos analyses, décryptages et entretiens - L'Express

  • L’impact sur les relations entre l’Afrique et l’Occident/L’OTAN

La coopération militaire est fortement impactée. Le très discret AFRICOM, le commandement américain en Afrique,bien que très actif sur le sahel en souffre moins que la France, plus “visible” par la population. Les conséquences encore une fois sont concrètes, départ du Mali annonçant la fin de l’opération Barkhane, rapprochement progressif du Burkina Faso avec la Russie, signature d’accord de défense avec la Russie en Afrique centrale. L’histoire n’oublie pas que le Président en excercice de l’Union Africaine,Macky Sall (encouragé par les pays de l’otan) a fait un plaidoyer concluant auprès de Vladimir Poutine pour laisser passer des navires de blés bloqués en Mer Noire (sous couvert du risque de famine en Afrique) et que ces derniers ont fini en majorité ailleurs qu’en Afrique. Pour être precis,selon l’AFP qui cite le Centre de coordination conjointe (CCC) d’Istanbul qui supervisait  le corridor maritime ouvert en 2022,  36 % des exportations ukrainiennes ont été destinées à des pays de l’UE et 17% vers l’Afrique. Certes le CCC précisait à l’époque que  “30% des cargos sont allés vers des pays à faible revenus ou revenus intermédiaires inférieurs”,ce qui est en soit positif,mais rappele aussi insidieusement que 70% sont allés vers les autres.Cet épisode a laissé en Afrique, un arrière gout d’instrumentalisation d’un leader africain et une fois de plus, donné du grain à moudre à la Russie dans sa guerre de l’information. Aujourd’hui l’idée de la France comme allié militaire “naturel” bat de l’aile, et c’est un euphémisme. Cependant,la coopération militaire française reste très forte en Afrique selon les régions,je le vois encore parfaitement. L’une des plus grandes écoles militaires d’Afrique centrale,dans laquelle j’ai donné plusieurs conférences,est financée en partie par la France.

Guerre en Ukraine : face à Poutine, le plaidoyer de Macky Sall pour  l'Afrique

De mon point de vue, nous , africains, ne devons ni suivre les russes ,ni suivre l’occident, mais créer notre propre voie pour nos propres intérêts. Devenir des vasseaux d’un camp comme de l’autre me semble être une insulte à l’honneur de tous ces héros comme Thomas Sankara qui se sont battus pour notre indépendance et notre liberté. On ne peut pas en 2023, continuer de se demander à qui nous allons nous soumettre plutôt qu’assumer notre responsabilité et celle de nos gouvernants dans la contruction d’un avenir pour nos pays. Ce n’est pas la France qui détourne des fonds dédiés à la construction des hopitaux et des écoles, ce sont des africains qui font du mal à des africains.Ce n’est pas la France qui empêche nos parlements d’acter la fin du FCFA, j’ai été choqué d’apprendre qu’aucun des gouvernements/parlements africains n’a ratifié l’ECO, seule la FRANCE l’a fait. Après ne rêvons pas,ils ne vont pas s’emballer à mettre fin à cette monnaie plus que ça, elle permet de garantir une facilité économique pour leurs entreprises en Afrique.Mais pour le coup ,ils ont fait leur part et ce sont nos parlements qui doivent prendre le relai comme l’a indiqué le rapporteur Jean-François Mbayé,député français, lors de cet entretien édifiant sur RFI.

La logique qui consiste à trouver un bouc émissaire à pointer à l’autre bout du monde, n’est pas la bonne. Nous pouvons coopérer avec les français,les chinois, les russes,les américains et conserver notre liberté.

Par William Elong.

ELONGWILL
Posts created 25
0 0 votes
Évaluation de l'article
S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

Articles similaires

Commencez à saisir votre recherche ci-dessus et pressez Entrée pour rechercher. ESC pour annuler.

Retour en haut