Le sentiment “anti-français” en Afrique, entre mythes et réalités.

Dans un monde devenu multipolaire, les relations bilatérales entre la France et ses anciennes colonies naviguent en eau troubles depuis quelques années. En effet, les puissances occidentales manifestent quotidiennement leur crainte de voir leur influence s’effriter face à la monté inexorable de la Chine et de la Russie sur le continent, sur les terrains économiques et militaires. En outre, la France s’est fait expulser par les gouvernements putschistes du Burkina Faso, du Mali et du Niger, ajoutez à cela des incidents si et là, autour des ambassades françaises et des propos virulents envers la politique Française en Afrique,vous avez tout le cocktail pour convaincre certains de la réalité d’un sentiment anti-français omniprésent et croissant en Afrique. La réalité est beaucoup plus complexe et nuancée que cette approche binaire soit de soutien, soit d’opposition à la France. J’ai observé le fait que beaucoup d’analystes du sujet étaient soit des occidentaux, soit des africains basés en occident d’une génération qui n’est pas la mienne. Sans être le porte parole de mon époque, je vais tenter de vous résumer les faits tels qu’ils sont de manière objective. Avant tout, posons les bases, l’Afrique n’est pas un pays et la réalité vécue en Afrique francophone est très éloignée de celle en Afrique anglophone, tandis que la réalité des pays francophones du Maghreb n’est pas tout à fait la même que celle des pays francophones d’Afrique noire.

1- Le sentiment anti-français est une facilité intellectuelle très tentante: Il n’y a pas dans les maisons africaines, des assises familiales pour expliquer que la France est le mal et qu’il faut la combattre. Loin de là, bien des familles travaillent dur pour envoyer leurs enfants dans les meilleurs écoles et universités de France par milliers chaque année depuis l’Afrique francophone. Parler de sentiment anti-français lorsque l’enjeu est tout simplement la politique étrangère de la France en Afrique et ses incidences relève de la mauvaise foi. La France est un pays ami de beaucoup de pays Africains, l’agence universitaire de la Francophonie comporte des dizaines de partenariats et finance des centaines de chercheurs entre la France et l’Afrique francophone. Les instituts français font salle comble en Afrique et sont prisés par une bonne partie de la scène culturelle et artistique africaine. Face à ces éléments factuels, on ne peut pas objectivement parler de sentiment anti-français parce que des bases militaires ont été invitées à plier bagage.

2- Ce qu’on qualifie à Paris de sentiment anti-français est en réalité un sentiment anti néocolonial, les citoyens français ne sont pas le sujet. La preuve, même les panafricanistes les plus radicaux se solidarisent en général de la cause des gilets jaunes en France. Le sujet est la lutte de classe entre les classes moyennes et prolétaires africaines majoritairement jeunes et soucieuses de changer l’ordre établi face à une classe dirigeante occidentale ultra-libérale qui tente d’imposer sa vision du monde à l’ère de la mondialisation. S’il est vrai qu’à l’époque coloniale, il était simple de duper les populations, aujourd’hui avec les réseaux sociaux, la jeunesse africaine dont je fais partie questionne et réfute le narratif de victime et la culture de la soumission systématique à l’occident. En créant des entreprises technologiques en Afrique sur des sujets comme les drones, l’intelligence artificielle, le message que les startups africaines passent est clair: “nous sommes là et nous avons une place à prendre sur la scène technologique mondiale”. Le monde a changé, l’Afrique aussi.

3- Une lutte de classe plus qu’une lutte de civilisation : Certains ont théorisé la guerre des civilisations, dans le cas de l’Afrique noire francophone, face à la France, ce n’est clairement pas le but. Aucun congolais n’espère changer les mœurs françaises et remplacer l’intérêt pour le camembert par une culture de la sapologie ( mouvement culturel congolais éclectique).

4- Les ravages des mécanismes d’aide au développement et du Franc CFA. Dans sa forme actuelle, non seulement elle encourage l’irresponsabilité des gouvernants locaux, mais ses résultats et son impact restent à prouver. Le FMI et la Banque mondiale ont déjà admis par le passé dans des rapports officiels qu’une part non négligeable (plus de 40%) de l’aide au développement n’arrive jamais chez les bénéficiaires finaux du fait de la corruption et des détournements de fonds. Pour ceux qui ne le savent pas le Franc CFA est une monnaie post-coloniale utilisée par 14 anciennes colonies françaises et le sigle signifiait littéralement “Franc des colonies françaises d’Afrique”. Je me souviens encore de l’émotion qui m’a vive en tant que collégien à Yaoundé quand notre professeur d’histoire nous a donné le sens de la monnaie qu’on avait alors utilisé toute notre vie, de la révolte pure et simple. On nous a ensuite expliqué que le terme signifiait aujourd’hui “Franc des communautés financière d’Afrique”. En plus de nous dominer financièrement, cette monnaie nous nargue de part même son nom qui n’a en rien changé. Il ne faut pas être expert en finance pour comprendre qu’il était totalement absurde de garder 50% des réserve de change des africains à la banque de France et d’imprimer la monnaie de pays africains libre à Chamalières en France. Frapper la monnaie d’un autre pays, de tout temps, n’a jamais été un détail. C’est d’une incongruité incroyable en 2024. Nier les ravages du franc cfa, de part sa symbolique, ses effets néfastes sous couvert de garantie de convertibilité. La jeunesse africaine préfère une monnaie non garantie par la France, plus volatile, à une monnaie garantie à l’euro aux airs coloniaux. C’est simple à comprendre. Le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Inde,la Corée du Sud, le Japon ont leur propre monnaie et aux dernières nouvelles, leurs économies ne sont pas en décadence pour autant.

Ceci étant dit, il est vrai que certains gouvernants africains jouent sur la facilité de langage et les rancœurs liées aux ravages de l’aire post-coloniale pour détourner l’attention et créer une cohésion nationale autour d’un adversaire commun qui serait la cause de tous les maux, la France. Du pur et simple populisme mais empreint de vérités et de faits sur l’évasion fiscale des entreprises françaises ou l’injustice dans les relations commerciales liés aux ressources minières comme l’Uranium au Niger. Certains prendront un malin plaisir à rappeler qu’une bonne partie de l’Uranium de la France vient du Kazakhstan ,c’est vrai. Pourtant autour de 20% de l’Uranium dans les centrales qui fournissent de l’électricité au quotidien en France vient du Niger, à des prix imbattables, dans des conditions financières douteuses et décriées depuis des décennies dans un pays parmi les plus pauvres au monde.

Comment expliquer à une jeunesse africaine que l’on a un sous-sol riche de la ressource stratégique probablement la plus importante du monde, avec une population aux taux de pauvreté et d’analphabétisme record. La faute de mon point de vue est partagée entre les gouvernants locaux qui ont longtemps été des vassaux corrompus face aux intérêts étrangers, et les entreprises étrangères, notamment Orano qui doivent offrir des conditions plus juste de répartition des bénéfices de l’Uranium avec le pays. La France n’est pas l’ennemie de l’Afrique , l’Afrique n’est pas l’ennemie de la France. Ceux qui exploitent et pillent l’Afrique sont les ennemis de l’Afrique, qu’ils soient français, russes, chinois, brésiliens, suédois ou même Africains -comme c’est souvent le cas des gouvernants- .

Supposer que les africains seraient si naïfs qu’ils veulent remplacer un colon français par un colon russe ou chinois, c’est tout simplement n’avoir rien compris aux dynamiques actuelles et aux aspirations de souveraineté et de liberté de ma génération. Un monde plus juste, la possibilité de travailler, un développement économique représentatif de notre richesse minière et intellectuelle, la possibilité d’entreprendre et réussir dans nos pays autant que les occidentaux qui y viennent, la jeunesse africaine ne demande rien de plus, et surtout rien de moins.

ELONGWILL
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Bakaiwe Kolwe Abdias
Bakaiwe Kolwe Abdias
4 mois il y a

This is an article to read which helps in building fruitful discussions based scientific fact well done.
I wouldn’t failed to mention this in my exposé on the course Introduction to Development.
Thanks again

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